lundi 4 avril 2011

Isaïe 9:6 - Qui est quoi ?

Le texte d’Isaïe 9:6 (ou 5 selon les versions) appliqué au Messie est couramment traduit comme suit : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; et la domination princière sera sur son épaule. Et on l’appellera du nom de Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père éternel, Prince de paix ».

Cependant, suivant les versions le texte peut prendre un sens très différent. Par exemple, Zadoc Kahn (cf. James Moffatt en anglais) traduit le texte ainsi : « C’est qu’un enfant nous est né, un fils nous est accordé: la souveraineté repose sur son épaule, et on l’a appelé Conseiller merveilleux, Héros divin, Père de la conquête, Prince de la Paix ». (cf. Chouraqui « Héros d’El ») Samuel Cahen choisi encore autre chose : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; la domination repose sur son épaule ; on le nome miracle, conseiller du Dieu Puissant, du Père éternel, du prince de la paix ».

Dans cette dernière version le Messie possède deux titres alors que les autres versions lui en confèrent quatre, les autres titres passant à Dieu lui-même (le Père). Il faut noter également que le titre Conseiller merveilleux passe au nombre de deux : miracle, conseiller (…). ’Él gibbôr* (Dieu fort) n’est plus le Messie mais le Père.

*Ce mot hébreu peut être traduit par « fort » mais aussi par « héros ». Il est appliqué aux Nephilims, « les hommes forts », hébreu
haggibborim, en Genèse 6 :4 dans certaines versions telles que Chouraqui, Segond, Crampon ou TOB.

La vulgate dit : « Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père éternel, Prince de paix ». Quand à la Septante, elle ne nous donne même pas l’ensemble exact des mots : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; dont le gouvernement est sur son épaule. Et il est appelé messager de grand conseil : Je veux apporter la paix sur les princes et sur lui la santé ». Aucune trace ni de « dieu » ni de « père éternel » et cette fois « paix » et « prince » ne sont les titres ni du Messie ni de Dieu mais sont intégrés dans une phrase au sens assez obscure…

Après vérification dans le texte massorétique, on s’aperçoit que dans l’ordre des mots on obtient, sans aucune ponctuation : miracle - conseiller - dieu - fort - père - éternel - prince - paix. Au traducteur de placer les mots et ponctuations selon sa compréhension du texte. En tout cas, ce qu’il faut retenir c’est qu’aucune de ces versions, pas même Cahen, n’est remise en question malgré le fait que le texte souffre au moins de cinq traductions différentes.

On comprend donc que le choix d’une traduction plutôt qu’une autre dépend en grande partie de la compréhension et de la sensibilité du traducteur. La règle selon laquelle « avant la théologie il y a la philologie » aurait-elle donc ses limites ? Très probablement. Cependant je crois davantage en une règle plus étendue : « avant la théologie il y a la philologie et les découvertes scientifiques récentes ». Ce sont en effet les conclusions liées aux travaux récents qui font l'équilibre entre ce qu'affirme la tradition et la langue du texte.

Pour conclure notons le commentaire d'Emile Osty et Joseph Trinquet sur ce texte, un commentaire qui jette un pavé dans la mare des trinitariens tentés d'en abuser :

« nous est né », Lit : « pour nous un enfant a été enfanté ». C'est probablement l'« Emmanuel » de 7,14, que nous avons cru pouvoir identifier avec Ezéchias (voir la note sur ce verset). — « L'empire » (ou « la domination »), hapax, sens approximatif. — « repose » (lit : « a été [mis] sur »), cf 22, 22: « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David ». — « on lui donne pour nom », lit : « on l'appel du nom de », cf Gn 17, 5 ; 35, 10; Deut 25, 10; Dan 10, 1. — Les quatre noms qui sont donnés à l'enfant définissent sa grandeur unique et la nature de son règne. — « Conseiller-merveilleux » (lit : « merveille de conseil ») ; en 11,2 « l'esprit de conseil » est mentionné parmi les dons du surgeon de Jessé; Yahvé est qualifié de « merveilleux en conseil» (cf 25,1). — « Dieu-Héros », non pas au sens plein, total, métaphysique, de 10, 21, et Jr 32, 18 (Yahvé), ni au sens trop amorti de Ps 82,6 (et même Ps 45,7), mais en un sens éminent, aussi élevé qu'il se peut pour un homme. — « Père-à-jamais », pour « à jamais », cf Ps 21,5 ; pour le sens de père, appellation honorifique, de respect, cf 1 Sam 24, 12 ; 2Rs 2,12 ; 5,13 ; 6, 21 ; titre impliquant la protection, cf 22, 21 ; Jb 29, 16. — « Prince de la Paix » ; sur Yahvé et la paix, cf 2, 4 = Mic 4,3 ; 26, 3. 12 ; 48, 18 ; sur le Messie, les temps messianiques et la paix, cf 11, 6 s = 65,25 ; 32,17 s ; Mic 5,4 ; Zach 9, 10.

1 commentaire:

  1. Voici un excellent exemple montrant tout l'intérêt de faire des comparaisons entre différentes traductions et de ne pas se bloquer sur une seule.

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